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Voltaire, Note de M. Morza sur l’ode précédente La princesse à qui on a élevé ce monument en méritait un plus beau, et les monstres dont on daigne parler à la fin de cette ode méritent une punition plus sévère. Dans les beaux jours de la littérature, il y avait, à la vérité, de plats critiques comme aujourd’hui. Claveret écrivait contre Corneille; Subligny et Visé attaquaient toutes les pièces de Racine; chaque siècle a eu ses Zoïles et ses Garasses: mais on ne vit jamais que dans nos jours une troupe infâme de délateurs vomir hardiment leurs impostures, et en inventer encore de nouvelles quand les premières ont été confondues; cabaler insolemment, attaquer jusque dans les tribunaux les gens de lettres dont ils ne peuvent attaquer la gloire; porter l’audace de la calomnie jusqu’à les accuser de penser en secret tout le contraire de ce qu’ils écrivent en public et vouloir rendre odieux, par leurs imputations, le nom respectable de philosophe. La manie de ces délations a été poussée au point de dire et d’imprimer que les philosophes sont dangereux dans un État. Et qui sont ces hardis délateurs? tantôt c’est un pédant jésuite qui compromet la société dont il est, et qui ose parler de morale, tandis que ses confrères sont accusés et punis d’un parricide; tantôt c’est le factieux auteur d’une gazette nommée Ecclésiastique, qui, pour quelques écus par mois, a calomnié les Buffon, les Montesquieu, et jusqu’à un ministre d’État (M. d’Argenson), auteur d’un livre excellent sur une partie du droit public. C’est une troupe d’écrivains affamés qui se vantent de défendre le christianisme à quinze sous par tome, qui accusent d’irréligion le sage et savant auteur des Essais sur Paris, et qui enfin sont forcés de lui demander pardon juridiquement. C’est surtout le misérable auteur d’un libelle intitulé l’Oracle des philosophes, qui prétend avoir été admis à la table d’un homme qu’il n’a jamais vu, et dans l’antichambre duquel il ne serait pas souffert; qui se vante d’avoir été dans un château, lequel n’a jamais existé; et qui, pour prix du bon accueil qu’il dit avoir reçu dans cette seule maison en sa vie, divulgue les secrets qu’il suppose lui avoir été confiés dans cette maison... Ce polisson, nommé Guyon, se donne ainsi lui-même de gaieté de coeur pour un malhonnête homme. N’ayant point d’honneur à perdre, il ne songe qu’à regagner par le débit d’un mauvais libelle l’argent qu’il a perdu à l’impression de ses mauvais livres. L’opprobre le couvre, et il ne le sent pas; il ne sent que le dépit honteux de n’avoir pu même vendre son libelle. C’est donc à cet excès de turpitude qu’on est parvenu dans le métier d’écrivain! Ces valets de libraires, gens de la lie du peuple et la lie des auteurs, les derniers des écrivains inutiles, et par conséquent les derniers des hommes, sont ceux qui ont attaqué le roi, l’État, et l’Église, dans leurs feuilles scandaleuses écrites en faveur des convulsionnaires. Ils fabriquent leurs impostures, comme les filous commettent leurs larcins, dans les ténèbres de la nuit, changeant continuellement de nom et de demeure, associés à des recéleurs, fuyant à tout moment la justice, et, pour comble d’horreur, se couvrant du manteau de la religion, et, pour comble de ridicule, se persuadant qu’ils lui rendent service. Ces deux partis, le janséniste et le moliniste, si fameux longtemps dans Paris, et si dédaignés dans l’Europe, fournissent des deux côtés les plumes vénales dont le public est si fatigué; ces champions de la folie, que l’exemple des sages et les soins paternels du souverain n’ont pu réprimer, s’acharnent l’un contre l’autre avec toute l’absurdité de nos siècles de barbarie, et tout le raffinement d’un temps également éclairé dans la vertu et dans le crime; et, après s’être ainsi déchirés, ils se jettent sur les philosophes: ils attaquent la raison, comme des brigands réunis volent un honnête homme pour partager ses dépouilles. Qu’on me montre dans l’histoire du monde entier un philosophe qui ait ainsi troublé la paix de sa patrie: en est il un seul depuis Confucius jusqu’à nos jours, qui ait été coupable, je ne dis pas de cette rage de parti et de ces excès monstrueux mais de la moindre cabale contre les puissances, soit séculières, soit ecclésiastiques? Non, il n’y en eut jamais, et il n y en aura jamais. Un philosophe fait son premier devoir d’aimer son prince et sa patrie; il est attaché à sa religion sans s’élever outrageusement contre celles des autres peuples; il gémit de ces disputes insensées et fatales qui ont coûté autrefois tant de sang, et qui excitent aujourd’hui tant de haines. Le fanatique allume la discorde, et le philosophe l’éteint. Il étudie en paix la nature; il paye gaiement les contributions nécessaires à l’État; il regarde ses maîtres comme les députés de Dieu sur la terre, et ses concitoyens comme ses frères: bon mari, bon père, bon maître, il cultive l’amitié; il sait que, si l’amitié est un besoin de l’âme, c’est le plus noble besoin des âmes les plus belles, que c’est un contrat entre les coeurs, contrat plus sacré que s’il était écrit, et qui nous impose les obligations les plus chères: il est persuadé que les méchants ne peuvent aimer. Ainsi le philosophe, fidèle à tous ses devoirs, se repose sur l’innocence de sa vie. S’il est pauvre, il rend la pauvreté respectable; s’il est riche, il fait de ses richesses un usage utile à la société. S’il fait des fautes, comme tous les hommes en font, il s’en repent, et il se corrige. S’il a écrit librement dans sa jeunesse, comme Platon, il cultive la sagesse comme lui dans un âge avancé; il meurt en pardonnant à ses ennemis, et en implorant la miséricorde de l’Être suprême. Qu’il soit du sentiment de Leibnitz sur les monades et sur les indiscernables, ou du sentiment de ses adversaires; qu’il admette les idées innées, avec Descartes, ou qu’il voie tout dans le Verbe, avec Malebranche; qu’il croie au plein, qu’il croie au vide, ces innocentes spéculations exercent son esprit, et ne peuvent nuire en aucun temps à aucun homme. Mais plus il est éclairé, plus les esprits contentieux et absurdes redoutent son mépris; et voilà la source secrète et véritable de cette persécution qu’on a suscitée quelquefois aux plus pacifiques et aux plus estimables des mortels. Voilà pourquoi les factieux, les enthousiastes, les fourbes, les pédants orgueilleux, ont si souvent étourdi le monde de leurs clameurs; ils ont frappé à toutes les portes; ils ont pénétré chez les personnes les plus respectables; ils les ont séduites, ils ont animé la vertu même contre la vertu; et un sage a été quelquefois tout étonné d’avoir persécuté un sage. Quand l’évêque irlandais Berkeley se fut trompé sur le calcul différentiel, et que le célèbre Jurin eut confondu son erreur, Berkeley écrivit que les géomètres n’étaient pas chrétiens; quand Descartes eut trouvé de nouvelles preuves de l’existence de Dieu, Descartes fut accusé juridiquement d’athéisme; dès que ce même philosophe eut adopté les idées innées, nos théologiens l’anathématisèrent pour s’être écarté de l’opinion d’Aristote et de l’axiome de l’école que rien n’est dans l’entendement qui n’ait été dans les sens. Cinquante ans après, la mode changea; ils traitèrent de matérialistes ceux qui revinrent à l’ancienne opinion d’Aristote et de l’école. A peine Leibnitz eut-il proposé son système, rédigé depuis dans la Théodicée, que mille voix crièrent qu’il introduisait le fatalisme, qu’il renversait la créance de la chute de l’homme, qu’il détruisait les fondements de la religion chrétienne. D’autres philosophes ont-ils combattu le système de Leibnitz, on leur a dit: Vous insultez la Providence. Lorsque milord Shaftesbury assura que l’homme était né avec l’instinct de la bienveillance pour ses semblables, on lui imputa de nier le péché originel. D’autres, ont-ils écrit que l’homme est né avec l’instinct de l’amour-propre, on leur a reproché de détruire toute vertu. Ainsi, quelque parti qu’ait pris un philosophe, il a toujours été en butte à la calomnie, fille de cette jalousie secrète dont tant d’hommes sont animés, et que personne n’avoue. Enfin de quoi pourra-t-on s’étonner depuis que le jésuite Hardouin a traité d’athées les Pascal, les Nicole, les Arnauld, et les Malebranche? Qu’on fasse ici une réflexion. Les Romains, ce peuple le plus religieux de la terre, nos vainqueurs, nos maîtres, et nos législateurs, ne connurent jamais la fureur absurde qui nous dévore; il n’y a pas dans l’histoire romaine un seul exemple d’un citoyen romain opprimé pour ses opinions; et nous, sortis à peine de la barbarie, nous avons commencé à nous acharner les uns contre les autres dès que nous avons appris, je ne dis pas à penser, mais à balbutier les pensées des anciens. Enfin depuis les combats des réalistes et des nominaux, depuis Ramus assassiné par les écoliers de l’université de Paris pour venger Aristote, jusqu’à Galilée emprisonné, et jusqu’à Descartes banni d’une ville batave, il y a de quoi gémir sur les hommes, et de quoi se déterminer à les fuir. Ces coups ne paraissent d’abord tomber que sur un petit nombre de sages obscurs dédaignés ou écrasés pendant leur vie par ceux qui ont acheté des dignités à prix d’or ou à prix d’honneur; mais il est trop certain que si vous rétrécissez le génie, vous abâtardissez bientôt une nation entière. Qu’était l’Angleterre avant la reine Élisabeth, dans le temps qu’on employait l’autorité sur la prononciation de l’epsilon? L’Angleterre était alors la dernière des nations policées en fait d’arts utiles et agréables, sans aucun bon livre, sans manufactures, négligeant jusqu’à l’agriculture, et très faible même dans sa marine; mais dès qu’on laissa un libre essor au génie, les Anglais eurent des Spenser, des Shakespeare, des Bacon, et enfin des Locke et des Newton. On sait que tous les arts sont frères, que chacun d’eux en éclaire un autre, et qu’il en résulte une lumière universelle. C’est par ces mutuels secours que le génie de l’invention s’est communiqué de proche en proche; c’est par là qu’enfin la philosophie a secouru la politique, en donnant de nouvelles vues pour les manufactures, pour les finances, pour la construction des vaisseaux. C’est par là que les Anglais sont parvenus à mieux cultiver la terre qu’aucune nation, et à s’enrichir par la science de l’agriculture comme par celle de la marine; le même génie entreprenant et persévérant, qui leur fait fabriquer des draps plus forts que les nôtres, leur fait aussi écrire des livres de philosophie plus profonds. La devise du célèbre ministre d’État, Walpole, fari quae sentiat, est la devise des philosophes anglais. Ils marchent plus ferme et plus loin que nous dans la même carrière; ils creusent à cent pieds le sol que nous effleurons. Il y tel livre français qui nous étonne par sa hardiesse, et qui paraîtrait écrit avec timidité s’il était confronté avec ce que vingt auteurs anglais ont écrit sur le même sujet. Pourquoi l’Italie, la mère des arts, de qui nous avons appris à lire, a-t-elle langui près de deux cents ans dans une décadence déplorable? C’est qu’il n’a pas été permis jusqu’à nos jours à un philosophe italien d’oser regarder la vérité à travers un télescope; de dire, par exemple, que le soleil est au centre de notre monde, et que le blé ne pourrit point dans la terre pour y germer. Les Italiens ont dégénéré jusqu’au temps de Muratori et de ses illustres contemporains. Ces peuples ingénieux ont craint de penser; les Français n’ont osé penser qu’à demi; et les Anglais, qui ont volé jusqu’au ciel, parce qu’on ne leur a point coupé les ailes, sont devenus les précepteurs des nations. Nous leur devons tout, depuis les lois primitives de la gravitation, depuis le calcul de l’infini, et la connaissance précise de la lumière, si vainement combattue, jusqu’à la nouvelle charrue et à l’insertion de la petite vérole, combattues encore. Il faudrait savoir un peu mieux distinguer le dangereux et l’utile, la licence et la sage liberté, abandonner l’école à son ridicule, et respecter la raison. Il a été plus facile aux Hérules, aux Vandales, aux Goths, et aux Francs, d’empêcher la raison de naître, qu’il ne le serait aujourd’hui de lui ôter sa force quand elle est née. Cette raison épurée, soumise à la religion et à la loi, éclaire enfin ceux qui abusent de l’une et de l’autre; elle pénètre lentement, mais sûrement; et au bout d’un demi-siècle une nation est surprise de ne plus ressembler à ses barbares ancêtres. Peuple nourri dans l’oisiveté et dans l’ignorance, peuple si aisé à enflammer et si difficile à instruire, qui courez des farces du cimetière de Saint-Médard aux farces de la foire; qui vous passionnez tantôt pour un Quesnel, tantôt pour une actrice de la Comédie italienne; qui élevez une statue en un jour, et lendemain la couvrez de boue; peuple qui dansez et chantez en murmurant, sachez que vous vous seriez égorgé sur la tombe du diacre ou sous-diacre Pâris, et dans vingt autres occasions aussi belles, si les philosophes n’avaient, depuis environ soixante ans, adouci un peu les moeurs, en éclairant les esprits par degrés; sachez que ce sont eux (et eux seuls) qui ont éteint enfin les bûchers, et détruit les échafauds où l’on immolait autrefois et le prêtre Jean Hus, et le moine Savonarole, et le chancelier Thomas Morus, et le conseiller Anne du Bourg, et le médecin Michel Servet, et l’avocat général de Hollande Barneveldt, et la maréchale d’Ancre, et le pauvre Morin, qui n’était qu’un imbécile, et Vanini même, qui n’était qu’un fou argumentant contre Aristote, et tant d’autres victimes enfin dont les noms seuls feraient un immense volume: registre sanglant de la plus infernale superstition et de la plus abominable démence (1761 et 1759). Addition nouvelle de M. Morza sur ce vers de la huitième strophe: On assassine les rois. On se souvient de ceux qui, aux pieds d’une Vierge Marie très fêtée en Pologne, et dont il est difficile à un Français de prononcer le nom, firent serment, en 1771, d’assassiner le roi; ils remplirent leur serment, autant qu’ils purent, avec le secours de la bonne mère. Les philosophes qui avaient obtenu du révérend père Malagrida, du révérend père Mathos, et du révérend père Alexandre, en confession, la permission de tirer des coups de fusil par derrière au roi de Portugal, n’étaient-ils pas aussi de très savants hommes, et qui savaient leur Lucrèce par coeur? Si Damiens n’étudia point en philosophie, il est avéré du moins qu’il étudia en théologie, car il répondit dans ses interrogatoires, page 135: «Quel motif l’a déterminé? A dit: La religion; » et page 405: «Qu’il a cru faire une oeuvre méritoire; que c’étaient tous ces prêtres qu’il entendait qui le disaient dans le palais. » Voilà les mêmes réponses qu’ont faites tous les assassins de tant de princes, en remontant depuis Damiens jusqu’au pieux Aod, qui vint enfoncer de la main gauche un poignard jusqu’au manche dans le ventre de son roi Églon, de la part du Seigneur. Et, après ces exemples, de pauvres philosophes oseraient se plaindre que de petits abbés leur disent des sottises (1773)! |