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Textes de Voltaire sur la philosophie et les philosophes Ce florilège a été préparé pour servir au débat: «Voltaire philosophe?» lancé par la Société Voltaire, dont les premières contributions sont parues dans le numéro 3 des Cahiers Voltaire en 2004. Il n’a pas été conçu dans un esprit de système, mais comme un échantillon représentatif; il suit, dans ses deux parties, l’ordre chronologique de publication des textes. Les intervenants pourront soit répondre librement à la question qui oriente le débat, soit commenter le texte du Philosophe ignorant reproduit sur le même site, soit réagir au florilège proposé ci-dessous. Prière d’adresser les contributions à Alain Sager, 9 rue Jean de La Fontaine, F-60180 Amiens, alain.sager@ac-amiens.fr Questions sur l’Encyclopédie, «Nature» Questions sur l’Encyclopédie, «Philosophe» Questions sur l’Encyclopédie, «Philosophie» Le Dîner du comte de Boulainvilliers, premier entretien L’A, B, C, ou dialogues entre A, B, C, traduit de l’anglais de M. Huet, Des esprits serfs Pensées détachées Divisez le genre humain en vingt parts: il y en a dix-neuf composées de ceux qui travaillent de leurs mains, et qui ne sauront jamais s’il y a un Locke au monde; dans la vingtième partie qui reste, combien trouve-t-on peu d’hommes qui lisent! Et parmi ceux qui lisent, il y en a vingt qui lisent des romans, contre un qui étudie la philosophie. Le nombre de ceux qui pensent est excessivement petit, et ceux-là ne s’avisent pas de troubler le monde. Ce n’est ni Montaigne, ni Locke, ni Bayle, ni Spinoza, ni Hobbes, ni milord Shaftesbury, ni M. Collins, ni M. Toland, etc. qui ont porté le flambeau de la discorde dans leur patrie; ce sont, pour la plupart, des théologiens, qui, ayant eu d’abord l’ambition d’être chefs de secte, ont eu bientôt celle d’être chefs de parti. Que dis-je! tous les livres des philosophes modernes mis ensemble ne feront jamais dans le monde autant de bruit seulement qu’en a fait autrefois la dispute des cordeliers sur la forme de leur manche et de leur capuchon. Lettres philosophiques, 1734, Lettre XIII, «Sur M. Locke» J’ose prendre le parti de l’humanité contre ce misanthrope sublime [Pascal]. Lettres philosophiques, 1734, Lettre XXV, «Sur les Pensées de M. Pascal». Une écluse du canal qui joint les deux mers, un tableau du Poussin, une belle tragédie, une vérité découverte, sont des choses mille fois plus précieuses que toutes les annales des cours, que toutes les relations de campagne. Lettre à Thiriot, 1735 Un prince qui, sans forme de justice et sans justice, emprisonne ou fait périr des citoyens, est un voleur de grand chemin qu’on appelle Votre Majesté. Pensées sur le gouvernement, 1752 — Holà, hé! monsieur le sauvage, encore un petit mot; croyez-vous dans la Guyane qu’il faille tuer les gens qui ne sont pas de votre avis? — Oui, pourvu qu’on les mange. Dialogue d’un sauvage et d’un bachelier, 1756 Jamais la nature humaine n’est si avilie que quand l’ignorance superstitieuse est armée du pouvoir. Essai sur les mœurs, 1756, chap. CXL, «De l’Inquisition» Il n’y a de pays dignes d’être habités par des hommes que ceux où toutes les conditions sont également soumises aux lois. Essai sur les mœurs, 1756, chap. XCVI, «Du gouvernement féodal après Louis XI» C’est ne vivre qu’à demi que de n’oser penser qu’à demi. Lettre à Mme Du Deffand, 13 octobre 1759 Je vous embrasse en Confucius, en Lucrèce, en Julien, en Collins, en Hume, en Shaftesbury, en Middleton, en Bolingbroke. Lettre à d’Alembert, 15 octobre 1759 Quand je vous aurai bien répété que la vie est un enfant qu’il faut bercer jusqu’à ce qu’il s’endorme, je vous aurai dit tout ce que je sais. Lettre à Mme Du Deffand, 22 juillet 1761 Toute religion qui n’appartient qu’à un peuple est fausse. Sermon des cinquante, 1762. La philosophie, la seule philosophie, cette sœur de la religion, a désarmé des mains que la superstition avait si longtemps ensanglantées; et l’esprit humain, au réveil de son ivresse, s’est étonné des excès où l’avait emporté le fanatisme. Traité sur la tolérance, 1763, chapitre IV, «Si la tolérance est dangereuse, et chez quels peuples elle est permise» Telle est la faiblesse du genre humain, et telle est sa perversité, qu’il vaut mieux sans doute pour lui d’être subjugué par toutes les superstitions possibles, pourvu qu’elles ne soient point meurtrières, que de vivre sans religion. L’homme a toujours eu besoin d’un frein, et quoiqu’il fût ridicule d sacrifier aux faunes, aux sylvains, aux naïades, il était bien plus raisonnable et plus utile d’adorer ces images fantastiques de la Divinité que de se livrer à l’athéisme. Un athée qui serait raisonneur, violent et puissant, serait un fléau aussi funeste qu’un superstitieux sanguinaire. Traité sur la tolérance, 1763, chap. XX, «S’il est utile d’entretenir le peuple dans la superstition» On pourrait beaucoup plus aisément subjuguer l’univers entier par les armes que subjuguer tous les esprits d’une seule ville. Traité sur la tolérance, 1763, chap. XXI, «Vertu vaut mieux que science» Enfin, quand on est parvenu à vivre sous une loi tolérable, la guerre vient qui confond toutes les bornes, qui abîme tout; et il faut recommencer, comme des fourmis dont on a écrasé l’habitation. Remarques pour servir de supplément à l’Essai sur les mœurs, 1763, 17e remarque, «Des lois» Je venais de faire bâtir un cabinet au bout de mon jardin; j’entendis une taupe qui raisonnait avec un hanneton: «Voilà une belle fabrique, disait la taupe; il faut que ce soit une taupe bien puissante qui ait fait cet ouvrage. — Vous vous moquez, dit le hanneton, c’est un hanneton tout plein de génie qui est l’architecte de ce bâtiment. «Depuis ce temps-là, j’ai résolu de ne jamais disputer. Dictionnaire philosophique, 1764, article «Dieu» On devrait dire à chaque individu: Souviens-toi de ta dignité d’homme. Dictionnaire philosophique, 1764, article «Méchant» Le superstitieux est au fripon ce que l’esclave est au tyran. Dictionnaire philosophique, 1764, article «Superstition», section II (1765) Nous ne connaissons aucun être à fond. Le Philosophe ignorant, 1766, doute XXIX Ah! s’il nous faut des fables, que ces fables soient du moins l’emblème de la vérité! J’aime les fables des philosophes, je ris de celles des enfants, et je hais celle des imposteurs. L’Ingénu, 1767, chapitre XI — Madame, madame, un bon mot ne prouve rien. — Cela est vrai; mais un bon mot n’empêche pas qu’on puisse avoir raison. Le Dîner du comte de Boulainvilliers, 1767 Beaucoup de besoins et beaucoup d’industrie — l’instinct, la raison et les passions, voilà l’homme. Quand vous serez des dieux, essayez de faire un homme sur un meilleur modèle. L’A,B,C, 1768, 3e entretien Sommes-nous à jamais condamnés à nous ignorer? Oui. Des singularités de la nature, 1768, chap. XX L’orthodoxie n’a jamais été prouvée que par des bourreaux. Discours de l’empereur Julien, 1769 Ô vous! fanatiques actifs qui depuis longtemps troublez la terre par vos querelles raisonnées; et vous, fanatiques passifs, qui, sans raisonner, avez été mordus de ces enragés, et qui êtes malades de la même rage, tâchez de guérir si vous pouvez; essayez de cette recette que voici. Adorez Dieu sans vouloir le comprendre; aimez-le sans vous plaindre des maux qui sont mêlés sur la terre avec les biens; regardez comme vos frères le Japonais, le Siamois, l’Indien, l’Africain, le Persan, le Turc, le Russe, et même les habitants du petit pays de l’Occident méridional de l’Europe, qui tient si peu de place sur la carte. Entretiens chinois, 1770 Il n’y a que les charlatans qui soient certains. Lettre à Frédéric-Guillaume de Prusse, 28 novembre 1770 Si chaque ergoteur voulait bien se dire à soi-même: «Dans quelques années personne ne se souciera de mes ergotismes», on ergoterait beaucoup moins. Questions sur l’Encyclopédie, article «Amour de Dieu», 1770 Les nations qu’on nomme policées ont eu raison de ne pas mettre leurs ennemis vaincus à la broche; car s’il était permis de manger ses voisins, on mangerait bientôt ses compatriotes, ce qui serait un grand inconvénient pour les vertus sociales. Questions sur l’Encyclopédie, article «Anthropophage», t. I, 1770 Il y a souvent autant de plaisir à rechercher la vérité qu’à se moquer de la philosophie. Questions sur l’Encyclopédie, article «Apparence», t. I, 1770 Les systèmes sont comme les rats, qui peuvent passer par vingt petits trous, et qui en trouvent enfin deux ou trois qui ne peuvent les admettre. Questions sur l’Encyclopédie, article «Barbe», t. III, 1770 Réflexion générale sur l’homme. Il faut vingt ans pour mener l’homme de l’état de plante où il est dans le ventre de sa mère, et de l’état de pur animal, qui est le partage de sa première enfance, jusqu’à celui où la maturité de la raison commence à poindre. Il a fallu trente siècles pour connaître un peu sa structure. Il faudrait l’éternité pour connaître quelque chose de son âme. Il ne faut qu’un instant pour le tuer. Questions sur l’Encyclopédie, article «Homme», t. VII, 1771 Pourquoi, seul de tous les animaux, l’homme a-t-il la rage de dominer sur ses semblables? Questions sur l’Encyclopédie, article «Ignorance», t. VII, 1771 Il faut des siècles pour détruire une opinion populaire. Questions sur l’Encyclopédie, article «Opinion», t. VIII, 1771 Pauvres marionnettes de l’éternel Demiourgos, qui ne savons ni pourquoi ni comment une main invisible fait mouvoir nos ressorts, et ensuite nous jette et nous entasse dans la boîte. Questions sur l’Encyclopédie, article «Passions», t. VIII, 1771 La politique de l’homme consiste d’abord à tâcher d’égaler les animaux, à qui la nature a donné la nourriture, le vêtement et le couvert. Ces commencements sont longs et difficiles. Comment se procurer le bien-être et se mettre à l’abri du mal? C’est là tout l’homme. Questions sur l’Encyclopédie, article «Politique», t. VIII, 1771 La métaphysique a cela de bon qu’elle ne demande pas des études préliminaires bien gênantes. Questions sur l’Encyclopédie, article «Trinité», t. IX, 1772 La loi commande, le magistrat prononce; le public, dont l’arrêt est inutile pour l’exécution des lois, mais irrévocable au tribunal de l’équité naturelle, décide en dernier ressort. Sa voix se fait entendre à la dernière postérité. Réflexions philosophiques sur le procès de Mlle Camp, 1772 Le nombre des maladies qui affligent le genre humain est si énorme que nous manquons de termes pour les exprimer. Il en est des maux du corps comme de ceux de l’âme: point de langue qui peigne par la parole toutes ces tristes nuances. De la mort de Louis XV et de la fatalité, 1774 Si un paon pouvait parler, il se vanterait d’avoir une âme, et il dirait que son âme est dans sa queue. Les Oreilles du comte de Chesterfield, 1775, chap. IV Peut-être n’est-il pas possible qu’il y ait deux hommes sur la terre qui pensent absolument de même? Lettres chinoises, 1776, section VIII Mon système sur les œuvres de Dieu, c’est l’ignorance. Dialogues d’Évhémère, 1777, 7e dialogue La plupart des hommes pensent comme entre deux vins. Carnets Dieu nous a donné le vivre; c’est à nous à nous donner le bien vivre. Carnets Jeûner: vertu de bonze. Secourir: vertu de citoyen. Carnets Deux métaphysiciens sont deux oiseaux de passage qui se rencontrent dans le vague de l’air — personne n’entend leur ramage, et les bœufs broutent sans les regarder. Carnets Connaître le caractère d’un homme, c’est savoir jusqu’à quel point il peut être méchant. Carnets La langue la plus parfaite est celle où il y a le moins d’arbitraire. C’est comme dans le gouvernement. Carnets On a une patrie sous un bon roi, on n’en a pas sous un méchant. Carnets Les philosophes donnent leur nom aux sectes, comme Icare à la mer. Carnets Qui doit être le favori d’un roi? le peuple. Carnets Un homme de six pieds fait sur la terre la même figure précisément que fait sur une boule de quatre pieds de circonférence un animal qui serait à cette circonférence de roue comme 1 est à 91 500 000. Carnets [La Mettrie louant dans son Histoire de l’âme (nouv. éd., 1747) «les sens», qu’il dit être «les guides les plus sûrs», avait eu ce mot: «Voilà mes philosophes» — Voltaire, en le lisant, écrivit en marge:] Ils sont comme les autres philosophes. Ils trompent. |